NOUVELLES RICHESSES

(Retranscription de la table ronde du collectif AJAP14 , le 12 mars 2015 au Mipim de Cannes)

collectif AJAP14-mipim2015-billet - photo g bassinet

« la nature et la mesure de la richesse ont variées avec le temps. Elles sont liées tant à la structure économique de l’époque qu’aux valeurs qui y prédominent ». André Orléan

 

Nous sommes une génération d’architectes et de paysagistes nés avec la crise économique. Nous n’attendons pas après la fin de celle-ci pour accompagner la société dans l’aménagement de ses territoires. Nous avons appris à construire la ville et les paysages dans des conditions qui ne sont pas celles de la prospérité et de la croissance passées. Nous savons que nos gestes ont une valeur et que la mesure de ceux-ci conditionne la réussite des projets que nous accompagnons. Notre métier a démontré dans l’histoire que l’or ou l’argent ne sont pas les seules références d’apréciation. En ne dépensant qu’un peu plus de matière grise, chaque projet est à même de produire d’autres richesses : par la matière, par les nouveaux usages, par ceux qui les construisent.

Par un déplacement des thèmes de nos recherches et en s’appuyant sur des projets de petite échelle, nous expérimentons les nouveaux paradigmes de notre économie contemporaine. Il s’agit là de réinventer, pour les projets, de nouvelles richesses plus singulières, plus adaptées, plus responsables.

Cette culture de la frugalité ne s’accompagne pas d’un appauvrissement des projets, d’une baisse d’exigence sur le plan culturel ou d’un renoncement à la qualité de vie dont nous sommes les garants. Notre travail brille surtout par son utilité, sa capacité à chercher de la valeur dans ce qui n’en a pas,  à priori. Il s’agit de porter le matériel par le culturel, sans pauvreté.

 

 

1 les dispositifs détournés, richesse de la matière

C’est la mise en forme du sol et de ses ressources qui est l’acte élémentaire de la transformation d’un lieu. La matière est le vocabulaire commun entre l’architecte et le constructeur, elle est un support d’expression culturelle et non une circonstance subie du chantier. Au travers de la mise en question des techniques, des filières, des processus de transformations, nous expérimentons des manières de construire non explorées jusque-là, dans le but de penser des projets efficaces sur les plans culturel, technique ou énergétique. La matière singulière, la mise en œuvre adaptée, le recyclage, le fait-main : tout ce qui concourt à donner du crédit  à un résultat construit qui n’utilise pas de matières riches « intrinsèquement » est une occasion d’interroger nos projets . La valeur est apportée par la transformation de la matière, par le caractère graphique ou symbolique qu’elle véhicule dans le projet.

 

Pour l’extension d’une petite maison de vacances à Ambon, l’utilisation en façade d’une technique traditionnelle japonaise de protection du bois par brulage permet l’apparition d’une couleur et d’une texture nouvelle, le noir brûlé. Par opposition graphique avec la maison existante, blanche cela fabrique la singularité du projet (1). La transformation d’une matière de base, peu chère, invente la richesse esthétique du lieu.

N’étant pas, à priori, destinée à la construction, la paille, matière disponible localement et peu chère permet de répondre au besoin d’isolation d’un projet d’hébergement touristique mobile (2). Associée au bois et à la tôle, elle installe une nouvelle esthétique de la cabane dans son environnement naturel.

Ou encore le simple assemblage de plaques de laine permet la fabrication de mobilier urbain, et surtout de sacs contenant la terre nécessaire à l’installation d’un parc, là où le sol infertile des berges de Seine ne le permettrait pas (3).

Le béton, matériau moderne utilisé par Marcel Breuer pour construire la station de Flaine est réutilisé et détourné pour satisfaire aux fonctions annexes de signalétique (ou utilitaire) d’un parking semi-enterré (4). C’est ici la forme singulière, irrégulière, sculptée, où la texture blanche et lisse, du béton accompagne l’évolution du paysage de la station. Ponctuellement, la plaque d’inox, la maille métallique, éléments nobles mettent en valeur la brutalité du béton.

La matière déjà là, prise sur place est la plus juste et la moins chère. Le projet de réaménagement du cimetière d’Ermenonville s’appuit sur la richesse préexistante du lieu (5). Un plan de gestion des vides entre les concessions garantit le maintien du remarquable patrimoine arboré du site. Ensuite les urnes du columbarium sont coulées dans un mur massif fabriqué à partir de la technique traditionnelle du banchage de mortier de chaux associé,  aux pierres issues du démontage d’un mur du cimetière.

Sur le même thème, dans le pays de Gex, la nouvelle esthétique imaginée pour l’extension du Fort L’écluse est un détournement d’une technique de génie militaire (6). Pensées comme un processus réversible, les nouvelles maçonneries sont un empilement de gabions dont les pierres utilisées dans les cages métalliques sont celles provenant de la démolition de murs du site.

 

 

 

 

2 Le caractère exceptionnel des projets et la pauvreté du budget, richesse de l’usage

Comment construire des projets exceptionnels avec des programmes banals, des budgets courants tout en étant innovants sur ce qui ne coûte rien ? La ville n’est pas une succession de monuments et d’objets, elle est faite d’une répétition de programmes courants : l’habitat, les lieux de travail, de santé, les équipements de loisirs. De plus, les centres ne sont plus les seuls territoires de transformation de la ville. Les zones périphériques, rurales, les sites industriels désaffectés constituent les nouveaux enjeux de mutation et de développement. En dépassant les attentes du programme, en les complétant, en proposant plusieurs usages, nous ambitionnons de donner de la valeur à des quartiers, des constructions qui n’en ont pas par nature.

Pour une collectivité, acheter des modules testés, normés sur un catalogue est la manière courante d’aménager un skatepark. Les plis en béton déposés dans le coin d’un jardin à la française à la Roche-sur-Yon adoptent la démarche inverse : celle qui met en valeur, par la singularité du dessin, le caractère unique d’un lieu (7).

Dénuées d’importants moyens, la salle des fêtes de Saint-Pierre-des-bois est conçue avec les mêmes solutions constructives que les pavillons qui lui font face (8). L’inertie et la pérennité de la construction sont obtenues avec des produits « basiques » du marché, rayon maçonnerie : le parpaing, la dalle poutrelles hourdis, le crépi. Ce sont les volumes intérieurs variés, la gestion de la lumière, des vues et surtout l’attention portée au dessin de ces matériaux « bas de gamme » qui rendent les espaces intérieurs singuliers et agréables, à l’inverse de l’esthétique extérieure, pensée dans un rapport de discrétion avec le village qui l’accueille.

Sur une parcelle très allongée d’une petite commune périurbaine, un couple souhaite construire une maison au cœur de son jardin (9). Le projet répond par l’assemblage dans la diagonale de quatre carrés recouverts de toits en pente. Cette forme singulière, inattendue dans le paysage résidentiel, multiplie les rapports au jardin et devient l’attraction du village. La forme devient la richesse du projet et du quartier, la maison devient un point de repère pour les habitants de la ville qui la surnomment le « serpent ».

La maison individuelle est un programme banal où les dépenses de construction, pèsent directement sur la famille et sont donc mesurées au plus juste par le projet architectural. Ici, la méthode de conception s’appuie sur l’idée de hacking, qui n’est pas le piratage auquel le langage courant nous a habitué, mais plutôt l’habileté de celui qui fouine et s’adapte au système existant (10). Dans l’idée de faire plus avec moins, ces maisons utilisent des techniques constructives issues du monde industriel ou agricole, installant de vastes volumes d’habitation, peu chers et permettant des appropriations riches, modulables.

A Saint-Louis, le programme se résume à la rénovation intérieure d’une maison et l’extension de la cuisine (11). Le projet répond par l’installation d’un mur de verre projetant l’espace intérieur dans le jardin et l’inscription d’une fenêtre de ventilation dans la baie, affirmant cette idée de paroi transparente immatérielle. C’est la petite échelle, une intervention ponctuelle sur la cuisine qui transforme complétement la place de la maison dans sa parcelle.

De la même manière, à Lille, Place Fernig, c’est l’aménagement d’un espace public de petite taille qui transforme la pratique de tout un quartier en mutation (12). La reconversion du parking existant en place piétonne et plantée apparaît comme la pièce manquant jusque-là. La petite échelle de cet espace public, joue le rôle de l’interface entre les différents modes de déplacements à l’échelle de la ville que constituent le périphérique, le boulevard, le métro se croisant là.

 

 

 

 

3 L’organisation d’une nouvelle économie de la construction, richesse du processus

Comment le projet d’architecture et d’urbanisme permet-il aux utilisateurs, aux constructeurs d’inventer eux-mêmes une économie alternative ? Nos projets ne sont plus conçus comme une fin en soi, comme un but esthétique ultime à atteindre mais comme une méthode, une adaptation au milieu économique et social dans lequel ils vont se construire. Dans cette démarche, la part de ceux qui sont déjà là, c’est-à-dire les habitants, les passants, les associations,… grandit. La clef est d’accorder autant d’importance au processus qu’au résultat final. Non pour remplacer l’architecte ou le paysagiste, mais pour donner aux projets de nouveaux moyens d’action. Il s’agit de la production d’une richesse complémentaire, locale, non professionnelle mais indispensable à la mutation des villes dans un contexte de crise.

 

Conçue comme une architecture démontable et déplaçable par l’architecte Rainer Sen, la chapelle du campus universitaire de Bâle était vouée à être démolie et jetée. Puisque le réemploi est l’essence même du développement durable, et s’appuyant sur les qualités de construction et de conception de l’objet, l’architecte renonce à son pouvoir de création et devient le déménageur de l’architecture. Le projet organise simplement le déplacement de la chapelle au travers de la France pour la transformer en un pavillon de vacances à Samadet dans le Sud-Ouest et l’installer sur un nouveau socle incluant une longue piscine face sur la vue (13).

L’opération de logements dans le quartier Saint-Mandé, à Paris, s’invite à l’intérieur d’un îlot, au cœur d’une résidence existante et se conçoit à partir de cette contrainte forte qui interdit notamment l’installation de gros engins de levage (14). L’esthétique choisie est le récit direct du processus de construction. Appuyée sur une trame de base en poteaux et poutres bois, les façades sont un assemblage d’éléments menuisés, modules préfabriqués, manipulables et légers.

Pour la construction d’un abri pour enfants près de la tourbière de Bertrichamps, l’idée est d’imaginer un dessin et une méthode de construction permettant à n’importe qui d’être charpentier (15). Les planches de bois brutes, débitées à partir des arbres abattus lors du défrichage de la parcelle sont assemblées, à plat et au sec par simple vissage. L’utilisation d’un produit unique répété au travers d’un décalage dans la diagonale de l’abri, assure le contreventement de la structure et produit une forme complexe et singulière. L’abri, qui ne sera pas réalisé par des professionnels mais par des bénévoles et des employés communaux, devient un modèle reproductible.

Dans la périphérie huppée de l’agglomération lyonnaise, le prix élevé des terrains ne permet pas aux jeunes ménages du territoire de s’installer dans un logement avec jardin (16). En réponse et dans une opération de forte densité horizontale, le projet s’appuie sur l’économie de l’autoconstruction, système d’entraide et d’échange de services. La promotion assure la construction du gros-œuvre, de l’étanchéité et des espaces communs et revend du droit à construire en œuvre ou en volumes non construits à des particuliers. Cette possibilité laissée aux jeunes ménages de construire eux-mêmes une part importante de leur logement, façades et prestations intérieures pour faire baisser les prix de construction, n’existait plus dans le marché local des villas hors de prix ou des logements collectifs en état d’achèvement.

Partant du constat qu’un arbre fruitier produit plus de fruits que son propriétaire ne peut en consommer, « les fruits du voisin » sont un ensemble d’actions et d’évènements permettant de rapprocher les jardiniers amateurs et les habitants d’un territoire pour permettre l’échange de fruits et légumes et le partage des savoir-faire (17). Les ateliers de jardinage, de cuisine, les journées d’aide aux récoltes sont initiateurs d’une meilleure façon de consommer et les supports d’une nouvelle pratique de l’espace public.

Renonçant à la toute puissance de l’action publique pour la mutation urbaine du vieux village de Fosses, le projet s’appuie sur l’intelligence des réseaux d’amateurs, caractéristiques des zones résidentielles peu denses (les jardiniers, les bricoleurs, les comités des fêtes, etc.) L’Amateur entretient un rapport amoureux aux choses qu’il souhaite partager et mettre en commun, à la différence du rapport plus exclusif, de propriété et de destruction, que génère la consommation. La richesse n’est pas tant dans la reproduction mécanisée que dans l’invention collective, le partage de connaissance et la nécessité de faire avec les autres. Appuyés sur les qualités fédératrice et pédagogique du dessin comme une notice de montage de la ville, le projet organise les lieux de rencontre, supports de l’émergence d’un réseau d’amateurs d’architecture et montre l’exemple d’une transformation progressive et qualitative de la ville.

 

 

(1)  Matière – Maison en bois brûlé à Ambon par NEM

(2) Matière – Maison en paille à Muttersholtz par Studio 1984

(3) Matière – Wool Garden à Paris par Sensomoto

(4) Matière – Signalétique en béton et inox à Flaine par R-Archirtecture

(5) Matière – Cimetière et mur du columbarium d’Ermenonville  par Bassinet Turquin Paysage

(6) Matière – Gabion du Fort L’écluse par PNG 

(7Usages – Salle des fêtes de Saint-Pierre des bois de Boidot Robin architectes     

(8) Usages – Skatepark de la Roche-sur-Yon par Studio 1984

(9) Usages – Maison Serpent par le Laboratoire d’Architecture

(10) Usages – Maison hacking par Boris Nauleau Architecte

(11) Usages – Maison VIOO par Loïc Picquet

(12) Usages – Place Fernig à Lille par Atelier Altern

(13) Processus – Déplacement d’un chapelle de Bâle à Samadet par Loïc Picquet Architecte

(14) Processus Logements en cœur d’îlot à Paris, Saint-Mandé par MARS

(15) Processus Auto-construction d’un abri dans la tourbière de Betrichamps par Studiolada

(16) Processus Pour un habitat exemplaire à Montagny par Boris Bouchet architectes

(17) Processus Les fruits du jardin par Sensomoto

(18) Processus L’amateur par Boidot Robin architectes